Les milieux humides et l'exploitation forestière

Au Québec, la loi sur les forêts indique que le titulaire d'un permis d'intervention doit se conformer aux normes d'intervention forestière applicables à ses activités d'aménagement forestier. Ainsi, le Règlement sur les normes d'intervention dans les forêts du domaine de l'État (RNI) est édicté en vertu de l'article 171 de la Loi sur les forêts. Avec ses 97 articles, le RNI renferme des mesures concrètes qui visent la protection des différentes ressources du milieu forestier, soit l'eau, les sols, plusieurs espèces fauniques terrestres et aquatiques, les sites ou paysages utilisés à des fins récréatives ainsi que les sites identifiés d'intérêt culturel ou écologique (MRNFP, 2003).

Malgré le rôle écologique majeur rempli par les milieux humides, aucune norme d'intervention particulière ne s'y rattache. Situé la plupart du temps en bordure de plan d'eau, les normes reliées à la protection de l'habitat aquatique sont donc les seules à s'appliquer en bordure des milieux humides. On parle ici de la conservation d'une lisière boisée de 20m où l'on peut récolter un certain volume de bois jusqu'à 5m de la rive. Une protection nettement insuffisante pour maintenir la biodiversité des milieux humides. Plusieurs chercheurs s'entendent sur le fait qu'une bordure de 30 à 60 m est adéquate pour la protection de la qualité de l'eau mais que toutefois, l'importance de l'habitat terrestre entourant les milieux humides dépasse de beaucoup l'unique protection de l'eau.

En effet, plusieurs études ont statué sur les besoins en habitat terrestre périphérique aux milieux humides. On ne parle plus ici de lisière forestière « tampon » mais bien « d'habitat terrestre essentiel » autour duquel viendrait s'additionner la dite lisière tampon. Environnement Canada (1998) dans l'élaboration de ses lignes directrices sur l'habitat humide de la région des Grands Lacs stipule que l'ampleur de la végétation naturelle autour d'un milieu humide doit être de 240m. Le Tableau 1 résume l'essentiel des répercussions fauniques enregistrées par différentes largeurs de bandes laissées en bordure des milieux humides. Plus spécifiquement axé envers l'herpétofaune (amphibiens et reptiles), Semlitsch et Bodie (2003) on révisé les données présentes dans la littérature scientifique et on calculé les superficies d'habitat terrestre en bordure des milieux humides nécessaires pour différents groupes d'organismes. Le Tableau 2 présente les résultats obtenus, on y constate aisément que la lisière de 20 m (intacte seulement sur 5m) serait nettement insuffisante pour supporter efficacement des populations d'amphibiens et de reptiles.

 

Tableau 1. Réponse faunique prévue aux quantités de végétation adjacente aux milieux humides. (adapté de Environnement Canada, 1998)

Largeur de la lisière boisée en périphérie du milieu humide

Réponse faunique prévue

120 à 240 m

Fournit un couvert pour les espèces fauniques nécessitant un milieu humide et un habitat sec ; niveau modéré de prédation des nids pour la sauvagine

50 à 120 m

Utilisé par la faune nécessitant un habitat humide ou sec, mais il y aura un niveau élevé de prédation des nids pour la sauvagine

30 à 50 m

Utilisé par quelques espèces sauvages nécessitant un milieu humide ou sec ; succès reproducteur très bas à cause de la prédation

< 30 m

Peu ou pas d'espèces présentes qui nécessitent des terres hautes et un habitat humide ; succès de reproduction bas pour les espèces présentes

 

Tableau 2. Superficie maximale et minimale de l'habitat terrestre requis (en périphérie des milieux humides) pour les amphibiens et les reptiles. (adapté de Semlitsch et Bodie, 2003)

Groupe d'organismes

Lisière naturelle moyenne minimale (m)

Lisière naturelle moyenne maximale (m)

Grenouilles

205

368

Salamandres

117

218

Tortues

123

287

Amphibiens

159

290

Reptiles

127

289

Herpétofaune

142

289

 

L'exploitation forestière peut donc entraîner des perturbations sur le milieu humide, non seulement par la récolte de matière ligneuse, mais aussi par la construction et l'entretien de la voirie forestière et par la préparation du terrain (Roberge, 1996). Les principales conséquences des activités forestières à proximité des milieux humides seraient la perte d'habitat terrestre en périphérie, la fragmentation des réseaux de milieux humides et la sédimentation dans les cours d'eau. En ce sens, il est clair que les normes d'exploitations actuelles présentent certaines lacunes quant à la préservation de ce type de milieu.

Il est bon de rappeler que la présence d'une quantité suffisante de milieux humides forestiers en bon état est garante de répercussions intéressantes sur le plan socio-économique du secteur forestier. L'accès à une eau de qualité pour les usagers qui profitent des plans d'eau est bénéfique pour leur santé, la pratique de leurs activités et l'image d'une industrie !